Pourquoi la honte dentaire est un problème de santé publique

Il y a des consultations qui commencent par des excuses. Le patient s’installe dans le fauteuil, ouvre la bouche, et avant même que je puisse dire quoi que ce soit, il dit : « Je sais, c’est dans un état catastrophique. » Parfois cela fait des années qu’il n’a pas consulté. Parfois la dégradation est réelle, parfois elle est surtout dans sa tête. Mais la honte, elle, est toujours là concrète, paralysante, et rarement nommée pour ce qu’elle est.

La honte dentaire : de quoi parle-t-on ?

La honte dentaire ou dental shame, selon la terminologie qui s’impose dans la littérature scientifique internationale désigne le sentiment de honte ou de gêne intense lié à l’état de sa bouche ou de ses dents. Elle peut concerner la couleur, l’alignement, l’absence de dents, l’état des gencives, une haleine perçue comme mauvaise. Elle peut surgir face à un praticien, dans une situation sociale, ou simplement devant un miroir.

Ce n’est pas un sentiment anecdotique. Une étude publiée dans Community Dentistry and Oral Epidemiology par Folker et al. en 2025 pose pour la première fois les bases conceptuelles de ce phénomène dans la littérature médicale [1]. Les auteurs y décrivent la honte dentaire comme à la fois une conséquence et un déterminant des problèmes de santé bucco-dentaire une spirale dans laquelle la honte aggrave les problèmes, et les problèmes aggravent la honte. Et ils appellent à reconnaître ce mécanisme comme un enjeu de santé publique à part entière.

Un frein à l’accès aux soins, documenté et massif

Le problème central de la honte dentaire, c’est qu’elle empêche de consulter. Et ne pas consulter aggrave l’état de la bouche, ce qui renforce la honte, ce qui repousse encore davantage la consultation. Ce cercle vicieux n’est pas une métaphore : il est documenté cliniquement et épidémiologiquement.

En France, les chiffres sont éloquents. Selon les données de l’enquête SRCV de l’INSEE, parmi les personnes vivant sous le seuil de pauvreté, près de 19 % des ménages bénéficiaires du RMI renoncent aux soins dentaires contre 5,9 % pour la population générale [2]. Et parmi ceux qui renoncent, la peur des soins est le second motif le plus cité, juste après les raisons financières. Ce n’est pas une question de négligence. C’est une question de barrières financières, psychologiques, et sociales qui s’accumulent.

Une revue de portée publiée dans PMC en 2025 sur la stigmatisation liée à la santé bucco-dentaire confirme que la honte et la stigmatisation conduisent à éviter les soins dentaires, créant un cycle auto-entretenu de mauvaise santé buccale qui renforce à son tour la stigmatisation intériorisée et anticipée [3]. Autrement dit : la honte de l’état de sa bouche empêche d’aller soigner cet état, qui se dégrade, ce qui produit encore plus de honte.

Les dents comme marqueur social

Il y a une dimension que l’on sous-estime dans ce débat : les dents ne sont pas seulement un organe. Elles sont, dans nos sociétés contemporaines, un marqueur social visible. L’état de la bouche est lu consciemment ou non comme un indicateur de soin de soi, de niveau socio-économique, de capacité à s’intégrer dans certains environnements professionnels. Ce n’est pas une perception neutre.

Des recherches en psychologie sociale montrent de façon cohérente que des dents abîmées ou manquantes sont associées, dans les représentations collectives, à des jugements négatifs sur l’intelligence, la fiabilité ou l’hygiène personnelle. Ces jugements sont injustes, mais ils ont des effets réels : ils influencent l’accès à l’emploi, les relations sociales, et la confiance en soi. J’aborde ce mécanisme en détail dans mon article sur pourquoi on cache son sourire, où l’on voit comment cette pression sociale peut finir par conditionner des comportements d’évitement qui vont bien au-delà du cabinet dentaire.

Ce que cela signifie concrètement, c’est que les inégalités de santé bucco-dentaire ne sont pas seulement des inégalités d’accès aux soins. Elles sont aussi des inégalités d’estime de soi, d’insertion professionnelle et de qualité de vie. La parodontite non traitée d’un patient qui n’a pas consulté depuis dix ans parce qu’il avait honte n’est pas un problème individuel. C’est un problème systémique.

Ce que la honte fait au corps, pas seulement à l’esprit

La honte dentaire a des conséquences qui débordent largement sur la santé générale. Une bouche non soignée par évitement est une bouche dans laquelle les infections progressent, les foyers bactériens s’installent, et les pathologies systémiques associées à la parodontite s’aggravent silencieusement. J’en parle dans mon article sur la gingivite et la parodontite : une parodontite non traitée est associée à un risque cardiovasculaire accru, à des déséquilibres glycémiques chez les patients diabétiques, et à des complications pendant la grossesse. Ce ne sont pas des effets secondaires mineurs.

Le renoncement aux soins dentaires par honte ou par peur n’épargne donc pas la santé il la déplace et l’aggrave, souvent vers des formes plus coûteuses et plus difficiles à traiter. Traiter une carie débutante prend dix minutes. Traiter une carie qui a atteint la pulpe nécessite un traitement canalaire. Traiter une parodontite à ses débuts est réversible. La laisser évoluer produit des destructions osseuses permanentes.

Le rôle du praticien dans ce mécanisme

Il faut être honnête sur un point que la littérature scientifique commence à nommer clairement : les professionnels de santé dentaire peuvent eux-mêmes, parfois sans le vouloir, renforcer la honte de leurs patients. Un commentaire sur l’état de la bouche formulé sans précaution, une question sur la date de la dernière consultation posée avec un ton réprobateur, un silence lourd devant un panoramique radiographique tout cela peut suffire à confirmer chez le patient la conviction qu’il mérite d’être jugé, et à le décourager de revenir.

L’étude de Folker et al. appelle explicitement à former les praticiens à ce qu’elle nomme la shame competence : la capacité à reconnaître les signaux de honte chez un patient, à adapter sa communication pour ne pas les renforcer, et à créer un environnement de soin dans lequel la personne se sent accueillie sans jugement [1]. Ce n’est pas une compétence relationnelle secondaire. C’est une compétence clinique, parce qu’elle conditionne directement si le patient reviendra ou non.

Dans mon livre Transformez votre sourire, c’est possible, publié chez Fayard, je reviens sur ce que signifie soigner des personnes et non seulement des dents et sur la façon dont la relation de confiance entre un patient et son praticien est la condition première de tout soin efficace. Un patient qui a honte et qui ne le dit pas ne coopère pas pleinement. Un patient qui se sent en sécurité pour parler de ses craintes, de sa situation financière ou de ses années d’absence, celui-là peut être soigné.

Ce qu’on peut faire, individuellement et collectivement

À titre individuel, la première chose est de nommer ce qu’on ressent. La honte dentaire prospère dans le silence. Dire à un praticien : « Je n’ai pas consulté depuis longtemps parce que j’avais peur du jugement » c’est une information clinique. Un bon praticien n’en fera pas un reproche. Il en fera un point de départ.

À titre collectif, la honte dentaire est indissociable de la question du reste à charge. En France, malgré les réformes du 100 % Santé qui ont amélioré l’accès aux prothèses et aux appareils orthodontiques, les soins courants couronnes, soins parodontaux, implants restent très onéreux. Les personnes les plus modestes sont donc exposées à un double mécanisme : elles ont moins accès aux soins, et elles accumulent plus de honte liée à l’état de leur bouche, ce qui les éloigne encore davantage du système de soin. Briser ce cycle nécessite à la fois des politiques de santé publique ambitieuses et des pratiques de soin qui prennent la honte au sérieux.

La bouche n’est pas un luxe. Et la honte de son état ne devrait jamais être un obstacle à se faire soigner.

Sources :

[1] Folker L et al. Dental Shame: A Call for Understanding and Addressing the Role of Shame in Oral Health.Community Dent Oral Epidemiol. 2025. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/40976871/

[2] INSEE / enquête SRCV. Le renoncement aux soins médicaux et dentaires : une analyse à partir des données de l’enquête SRCV. Économie et Statistique, n° 469-470, 2014. https://www.insee.fr/fr/statistiques/2122367?sommaire=1377989

[3] PMC. Unmasking oral health stigma: a qualitative scoping review. 2025. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC12922240/

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