Il y a une question que j’entends régulièrement en consultation, formulée avec une pointe de découragement : « Pourtant je me brosse les dents correctement, je fais attention à ce que je mange. Mon conjoint ne fait rien de tout ça et n’a jamais une carie. » Cette injustice perçue n’est pas une illusion. Elle repose sur une réalité biologique que l’on sous-estime encore trop souvent : la susceptibilité aux caries n’est pas égale entre les individus, et l’hygiène bucco-dentaire, aussi rigoureuse soit-elle, n’est qu’un facteur parmi d’autres.
C’est le premier point que je tiens à clarifier. Une carie n’est pas le signe d’une négligence. C’est le résultat d’un déséquilibre entre des forces qui détruisent l’émail les acides produits par les bactéries de la plaque dentaire et des forces qui le protègent la salive, le fluor, la reminéralisation naturelle. Selon la configuration biologique de chaque personne, cet équilibre penche plus facilement d’un côté ou de l’autre. Et certains individus partent avec un désavantage structurel qu’ils n’ont pas choisi.
La génétique joue un rôle documenté dans la susceptibilité aux caries. Une revue publiée dans Frontiers in Dental Medicine par Cogulu et Saglam en 2022 synthétise l’état des connaissances sur les facteurs génétiques impliqués dans la formation des caries [1]. Elle identifie plusieurs gènes qui influencent directement cette susceptibilité : les gènes impliqués dans la formation de l’émail (AMELX, ENAM, AMBN, TUFT1), ceux qui régulent la composition salivaire, et ceux qui participent à la réponse immunitaire de la muqueuse buccale.
L’émail est la structure la plus dure du corps humain : mais sa résistance aux acides varie selon les individus. Des variations génétiques dans les protéines qui structurent l’émail pendant son développement peuvent produire un émail moins minéralisé, plus poreux, donc plus vulnérable à l’attaque bactérienne. Ce n’est pas visible à l’œil nu, et le patient lui-même n’en a aucune conscience. Mais le dentiste, lui, peut en observer les conséquences cliniques.
La salive est le facteur de protection le plus puissant contre les caries. Elle neutralise les acides, élimine les résidus alimentaires, apporte du calcium et des phosphates pour reminéraliser l’émail, et contient des protéines antimicrobiennes qui limitent la prolifération des bactéries cariogènes. Mais le débit salivaire et la composition de la salive varient considérablement d’une personne à l’autre : et cette variation est en grande partie d’origine génétique.
Une étude publiée sur PubMed établit que le débit salivaire influence directement le risque carieux : un faible débit de salive non stimulée, inférieur à 0,16 ml par minute, constitue un indicateur significatif d’un risque carieux élevé, indépendamment des habitudes d’hygiène [2]. Autrement dit, une personne dont les glandes salivaires produisent naturellement moins de salive est biologiquement plus exposée aux caries, même si elle se brosse les dents deux fois par jour.
Certains médicaments aggravent encore ce déséquilibre en provoquant une sécheresse buccale : les antidépresseurs, les antihistaminiques, les antihypertenseurs, certains anxiolytiques. J’y reviens dans mon article sur le lien entre mauvais sommeil et santé dentaire, où l’on voit comment les médicaments pris pour gérer le stress ou l’insomnie peuvent avoir des répercussions directes sur la bouche. Les patients sous traitement chronique doivent être particulièrement vigilants sur ce point, et en informer leur dentiste.
La forme des dents joue aussi un rôle que l’on néglige souvent. Certaines personnes ont des sillons occlusaux les rainures en surface des molaires particulièrement profonds et étroits. Ces zones sont difficiles à atteindre avec une brosse à dents, même correctement utilisée. La plaque bactérienne s’y accumule, s’y minéralise, et la carie s’y installe silencieusement. C’est une réalité anatomique, pas un défaut de brossage.
Le scellement des sillons, acte préventif recommandé chez l’enfant, existe précisément pour protéger ces zones vulnérables. Chez l’adulte dont les sillons sont très marqués, une surveillance renforcée et des bilans radiographiques réguliers permettent de détecter les lésions débutantes avant qu’elles ne deviennent des caries franches nécessitant un soin invasif.
La bouche abrite entre 500 et 700 espèces bactériennes différentes. Parmi elles, certaines sont particulièrement cariogènes notamment Streptococcus mutans et les Lactobacilles car elles métabolisent les sucres en acides qui attaquent l’émail. La composition de ce microbiome oral varie d’un individu à l’autre, et elle est influencée à la fois par la génétique, l’alimentation, l’environnement familial et les traitements antibiotiques reçus dans l’enfance.
Une revue publiée dans Bioscience Reports en 2024 portant sur les facteurs génétiques impliqués dans la susceptibilité aux caries rappelle que la relation entre le génome de l’hôte, le microbiome oral et la composition salivaire est au cœur de la compréhension moderne de la cariologie [3]. Ce n’est pas un système simple cause-à-effet, mais une interaction complexe dans laquelle chaque individu occupe une position unique.
L’hygiène bucco-dentaire reste indispensable. Brosser ses dents correctement deux fois par jour, utiliser des brossettes interdentaires, limiter les prises sucrées en dehors des repas : ce sont des mesures qui réduisent significativement le risque carieux pour tout le monde, quelle que soit la configuration biologique de départ. Mais elles ne l’annulent pas entièrement pour les personnes biologiquement plus exposées.
C’est précisément ce que j’aborde dans Transformez votre sourire, c’est possible, publié chez Fayard : comprendre sa propre bouche, c’est-à-dire ses forces et ses vulnérabilités spécifiques, est la condition pour adapter les mesures de prévention à sa réalité et non à une norme générale qui ne tient pas compte des différences interindividuelles.
Un patient à haut risque carieux ne doit pas être suivi comme un patient à risque standard. En pratique, cela signifie plusieurs choses. D’abord, des bilans radiographiques plus fréquents pour détecter les lésions débutantes, qui peuvent être reminéralisées sans fraise si elles sont prises à temps. Ensuite, l’utilisation de vernis fluorés à haute concentration, appliqués en cabinet, qui renforcent l’émail des zones les plus vulnérables. Et enfin, un travail sur les facteurs modifiables : réduction des grignotages, hydratation suffisante pour compenser un faible débit salivaire, choix du dentifrice adapté.
Avoir plus de caries que les autres n’est ni une fatalité, ni une faute. C’est une donnée clinique qui mérite une réponse adaptée pas des reproches.
Sources :
[1] Cogulu D, Saglam C. Genetic aspects of dental caries. Front Dent Med. 2022;3:1060177. https://doi.org/10.3389/fdmed.2022.1060177
[2] Bardow A et al. Relationships between medication intake, complaints of dry mouth, salivary flow rate and composition, and the rate of tooth demineralization in situ. Arch Oral Biol. 2001;46(5):413-423. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/11286806/
[3] Slobodnikova L et al. Genetic factors affecting susceptibility to dental caries. Bioscience Reports. 2024;125(10):635-647. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/39344767/