Les gencives qui saignent au brossage sont l’un des signes les plus fréquents que je rencontre en consultation. Et l’un des plus banalisés. Beaucoup de patients pensent que c’est normal, que le brossage est trop vigoureux, ou que cela va passer. Dans la grande majorité des cas, ce n’est ni normal ni sans conséquences. Ce saignement est le premier signal d’une inflammation gingivale qui, si elle n’est pas prise en charge, peut évoluer vers une destruction irréversible des structures de soutien des dents.
Comprendre la différence entre gingivite et parodontite, c’est comprendre pourquoi agir tôt change radicalement le pronostic.
Le parodonte désigne l’ensemble des structures qui maintiennent la dent en place dans la mâchoire : la gencive, le ligament alvéolo-dentaire, le cément (surface de la racine) et l’os alvéolaire. Ces quatre composantes forment un tout. Quand l’une d’elles est atteinte, les autres suivent progressivement.
Les maladies parodontales regroupent toutes les atteintes de ces structures. La gingivite en est la forme initiale, réversible. La parodontite en est la forme évoluée, destructrice et irréversible sur le plan osseux.
La gingivite est une inflammation des gencives provoquée par l’accumulation de plaque bactérienne à la jonction entre la dent et la gencive. Elle ne touche que les tissus mous : la gencive est rouge, gonflée, et saigne facilement. Elle ne provoque pas de destruction osseuse et ne déchausse pas les dents.
C’est une condition extrêmement répandue. Une étude multicentrique française publiée dans BMC Oral Health (PMC, 2020), conduite auprès de 794 adultes dans quatre villes françaises (Nancy, Montpellier, Paris, Rennes), a mesuré une prévalence des saignements gingivaux autodéclarés de 63,2 %. Plus de six adultes sur dix présentaient donc un signe clinique de gingivite au moment de l’enquête.
Ameli.fr définit clairement le stade de gingivite comme réversible avec un détartrage professionnel et une hygiène bucco-dentaire rigoureuse. La plaque bactérienne non éliminée se minéralise en tartre, que seul un praticien peut retirer. C’est pourquoi le détartrage annuel pris en charge par l’Assurance Maladie est un acte de prévention et non un acte de confort.
Les signes de la gingivite sont peu douloureux, ce qui explique qu’elle passe souvent inaperçue :
L’absence de douleur est précisément ce qui rend la gingivite dangereuse : elle ne force pas à consulter.
La parodontite survient lorsque l’inflammation gingivale, non traitée, progresse sous la gencive et atteint les structures profondes du parodonte : le ligament, le cément et l’os alvéolaire. Des poches parodontales se forment entre la gencive et la racine dentaire, constituant un environnement favorable à des bactéries anaérobies particulièrement agressives.
La destruction osseuse qui s’ensuit est irréversible. Une fois que l’os de soutien est perdu, il ne se régénère pas spontanément. Les dents deviennent mobiles, les gencives se rétractent, et en l’absence de traitement, la perte dentaire est inévitable.
La parodontite est la première cause de perte de dents chez l’adulte après 35 ans. Plus de la moitié de la population adulte française présente des signes cliniques de maladie parodontale. L’UFSBD estime à plus de 16 millions le nombre d’adultes de 35 à 64 ans concernés par des formes cliniques de parodontite.
Certains signes doivent alerter et conduire à une consultation sans délai :
Contrairement à la gingivite, la parodontite peut s’accompagner de douleurs, notamment lors des abcès. Mais elle peut aussi évoluer de façon silencieuse pendant des années, d’où l’importance du bilan parodontal régulier.
| Critère | Gingivite | Parodontite |
| Tissus atteints | Gencive uniquement | Gencive, os, ligament, cément |
| Réversibilité | Oui, avec traitement | Non (destruction osseuse irréversible) |
| Douleur | Rare | Possible (abcès, mobilité) |
| Saignement | Fréquent | Fréquent |
| Mobilité dentaire | Non | Oui (stades avancés) |
| Perte de dents | Non | Oui, si non traitée |
| Traitement de première intention | Détartrage + hygiène | Détartrage-surfaçage radiculaire |
Certains facteurs augmentent significativement le risque de développer une parodontite ou d’en aggraver l’évolution.
Le tabac est le premier facteur de risque modifiable. Il réduit la réponse immunitaire gingivale et masque les signes inflammatoires (notamment les saignements), ce qui retarde le diagnostic. Il diminue aussi l’efficacité des traitements parodontaux.
Le diabète entretient une relation bidirectionnelle avec la parodontite, documentée et reconnue par la HAS dans son parcours de soins du patient diabétique de type 2 : le diabète aggrave la parodontite, et la parodontite non traitée perturbe l’équilibre glycémique. La HAS recommande un dépistage annuel des parodontites chez les patients diabétiques. Depuis 2019, l’Assurance Maladie prend en charge le bilan parodontal et le détartrage-surfaçage radiculaire pour les patients diabétiques en ALD, dispositif étendu en 2024 à cinq autres pathologies chroniques.
Le stress chronique fragilise le système immunitaire et favorise l’inflammation parodontale. Ce lien est développé dans l’article Ce que vos dents révèlent sur votre niveau de stress chronique.
La prédisposition génétique joue un rôle dans la susceptibilité individuelle. Des antécédents familiaux de parodontite doivent conduire à une vigilance accrue et à des bilans parodontaux plus fréquents.
Les médicaments qui provoquent une sécheresse buccale (anxiolytiques, antidépresseurs, antihypertenseurs) ou une hyperplasie gingivale (certains antiépileptiques, immunosuppresseurs) peuvent aussi aggraver l’état parodontal.
Le traitement est simple et efficace : un détartrage professionnel suivi d’un renforcement de l’hygiène bucco-dentaire quotidienne. Deux brossages par jour avec une brosse adaptée, l’utilisation du fil dentaire ou des brossettes interdentaires, et un suivi annuel suffisent dans la grande majorité des cas à réverser complètement la gingivite.
Le traitement de référence est le détartrage-surfaçage radiculaire (DSR), évalué et validé par la HAS. Il consiste à désinfecter mécaniquement les surfaces radiculaires sous la gencive pour éliminer les dépôts bactériens et faciliter la réattache des tissus. Il est réalisé sous anesthésie locale, en une à plusieurs séances selon l’étendue des lésions.
Le DSR est le socle du traitement parodontal non chirurgical. Dans les formes sévères, une chirurgie parodontale peut être nécessaire pour accéder aux zones profondes ou régénérer partiellement les tissus osseux perdus.
Le traitement ne se substitue pas au suivi. Une fois la parodontite traitée, des séances de suivi parodontal régulières (tous les 3 à 6 mois selon le risque individuel) sont indispensables pour prévenir la récidive.
La parodontite n’est pas une maladie isolée de la cavité buccale. Des bactéries pathogènes parodontales peuvent passer dans la circulation sanguine et entretenir une inflammation chronique à distance. L’UFSBD identifie des associations documentées entre la parodontite non traitée et les maladies cardiovasculaires, les naissances prématurées, les déséquilibres du diabète et certaines formes de rhumatismes inflammatoires. Selon les données de l’enquête NAPASES, les patients présentant les formes les plus sévères de parodontite avaient un risque de décès cardiovasculaire calculé à 10 ans plus de quatre fois supérieur à celui des sujets non atteints.
Cette dimension systémique est la raison pour laquelle la parodontite a été intégrée dans le suivi des pathologies chroniques en ALD par l’Assurance Maladie, et pourquoi son dépistage et son traitement relèvent d’un enjeu de santé publique reconnu.
La gingivite et la parodontite sont deux stades d’une même maladie, avec une frontière décisive entre elles : la réversibilité. Une gingivite traitée guérit sans séquelle. Une parodontite laissée évoluer produit des destructions permanentes.
Les signes précurseurs sont visibles : des gencives qui saignent, qui gonflent, qui reculent. Ils sont rarement douloureux, ce qui pousse à les tolérer ou à les ignorer. C’est précisément là que réside le risque.
Un bilan parodontal réalisé lors d’une consultation dentaire de routine prend quelques minutes. Il suffit à positionner le patient sur cette échelle et à décider, avec lui, du traitement le plus approprié.