Il y a quelques années, je soignais des dents. Je faisais mon travail, techniquement bien, avec application. Et pourtant, quelque chose me manquait. Je voyais des patients partir sans vraiment comprendre pourquoi ils étaient venus, sans avoir eu l’espace pour exprimer ce qu’ils ressentaient vraiment. Je voyais aussi des patients ne pas revenir — non pas parce que je travaillais mal, mais parce que le cabinet dentaire, pour eux, était un endroit qu’on évite tant qu’on peut.
Un jour, une patiente est arrivée en urgence, avec une douleur intense. Quand je l’ai examinée, j’ai compris que la situation en était là parce qu’elle avait évité de venir pendant des années. Pas par négligence. Par peur. Une peur réelle, viscérale, ancienne — celle que beaucoup de gens portent depuis une mauvaise expérience d’enfance.
Ce jour-là, j’aurais pu simplement soigner la dent et lui donner un prochain rendez-vous. J’ai fait autre chose : je lui ai demandé depuis quand elle n’était plus venue, et pourquoi. Et la conversation qui a suivi m’a changé. Elle m’a donné à voir ce qu’un patient vit vraiment en entrant dans un cabinet dentaire — et ce que moi, en tant que praticien, j’avais trop longtemps ignoré.
La phobie dentaire touche entre 15 et 20 % de la population. Mais au-delà de la phobie déclarée, il y a une proportion bien plus large de gens qui ont un rapport anxieux aux soins. Qui remettent, qui évitent, qui viennent uniquement en urgence.
Ce que j’ai compris, c’est que cette peur ne parle pas seulement de dentistes. Elle parle d’une relation au corps, à la douleur, à la vulnérabilité. Elle parle parfois de contrôle — cette sensation de ne pas maîtriser ce qui se passe dans sa propre bouche. Et elle parle souvent de confiance : la confiance en un professionnel qui va vous toucher, vous ouvrir, parfois vous faire mal.
À partir de ce constat, j’ai reconfiguré ma façon de pratiquer. J’ai travaillé ma communication, mon posture dans la salle, ma façon d’expliquer les actes avant de les réaliser. J’ai appris à lire la tension dans un corps allongé sur le fauteuil, à reconnaître les signaux de stress avant même que la personne les verbalise.
J’ai aussi intégré une conviction profonde : la bouche est le miroir du reste. Ce qui se passe ici — l’usure, l’inflammation, la négligence — raconte quelque chose de la vie de la personne. Son alimentation, son niveau de stress, sa façon de dormir, son rapport à elle-même. Ignorer ce contexte pour se concentrer uniquement sur la dent, c’est passer à côté du patient.
Dans mon cabinet, j’essaie de créer un espace où les gens viennent sans appréhension, ou en tout cas avec une appréhension qui peut s’exprimer et se dissoudre. Je prends le temps de l’écoute. Je ne juge pas les dents abîmées ou les rendez-vous manqués depuis dix ans. Je pars de là où en est la personne.
Sur Instagram, j’essaie de faire la même chose à une autre échelle : désacraliser le cabinet dentaire, expliquer simplement des choses qu’on complexifie inutilement, et rappeler que prendre soin de ses dents, c’est prendre soin de soi dans une acception large — son sourire, sa confiance, son mental.
C’est pour ça que j’ai écrit ce livre. Et c’est pour ça que je suis dentiste.
✦ Je soigne toujours des dents. Mais je commence maintenant par soigner la personne qui les porte.